Société | 04 May 2012
Quand les producteurs gèrent la baisse des prix du cacao
Des annulations de mariage à l’arrêt des tontines, chacun y va de sa stratégie pour maintenir le cap.
La vente groupée est la règle pour limiter les déperditions dues aux intermédiaires Il y a deux ans, précisément en 2009 et 2010, le marché du cacao a connu ses prix les plus forts. La Côte d’Ivoire, premier producteur mondial étant en crise, son cacao avec, les autres pays producteurs ne se sont pas fait prier pour tirer leur épingle du jeu. 1500F, 1600F voire 1700F et plus au kilogramme de cacao sur le marché international (prix CAF).
Au Cameroun, cette tendance haussière a eu des répercussions directes sur les revenus des cacaoculteurs. Lors des marchés périodiques dans les pôles de production du cacao, on a enregistré des prix d’achat de 1300F, 1400F voire 1500F le kilogramme bord champ. Cette embellie n’a pas touché uniquement les revenus, mais aussi le train de vie des producteurs. Petite illustration parmi tant d’autres : le cacao a depuis lors sa grande fête, exclusivement à lui.
La fête du cacao est organisée une fois par an en novembre à Nkolbiyem par Obala dans la Lekié, par les producteurs Mvokani. Les éditions 2009 et 2010 ont été particulièrement courues. Le leitmotiv sur toutes les lèvres était : « les cacaoculteurs sont en haut.» En effet, les cacaoculteurs sont restés «en haut» jusqu’à la fin du premier semestre 2011. Pendant cette période, les prix ont certes commencé à fléchir mais sans toutefois dégringoler. « En février 2011, nous avons fait notre dernier marché de campagne à 1400F le kilogramme » affirme Alexis Koundi, délégué du groupe d’initiative commune des producteurs agricoles de Ngonwa par Essé dans la Mefou et Afamba.
Projets suspendus Toujours selon lui, après ces ventes groupées fructueuses, chacun s’est mis à rêver : « tous les adhérents du Gic se sont mis à faire des projets. On s’est engagé dans des tontines, certains ont prévu d’aller doter les femmes après les prochaines ventes, d’autres d’acheter des groupes électrogènes, des téléviseurs et des motos pour se déplacer. C’était normal, car à ce prix, chacun pouvait se permettre de faire de grands projets pour soi.» C’était sans compter sur les fluctuations du marché international. Les campagnes se suivent mais ne se ressemblent pas.
Au Cameroun, la campagne cacaoyère s’ouvre officiellement en août et se referme en juillet suivant. Mais chez les producteurs, quand elle est lancée en août, elle ne dépasse guère le mois de février suivant. En effet, au cours du premier et du deuxième mois de l’année, les cacaoculteurs se libèrent généralement de leurs derniers stocks pour se consacrer à l’entretien de leurs champs en vue de la préparation de la campagne suivante. Janvier et février 2012 n’ont pas souri aux producteurs. Dès que les prix ont commencé à dégringoler sur le marché international à Londres vers la fin 2011, les secousses ont été directement ressenties sur le marché local. C’est l’une des conséquences directes de la libéralisation qui ne prend en compte aucune mesure de péréquation et de stabilisation des prix en temps de crise.
Au village, on a tout simplement déchanté. « Après le lancement de la campagne, nous avons constaté que les prix baissaient. Certains membres du Gic ont gardé leurs produits dans l’espoir que les prix pouvaient se relever. Mais nous avons observé que plus le temps passait, plus les prix chutaient. Nous avons décidé de faire notre dernier marché de campagne le 14 janvier 2012 à 940 F le kilo de cacao. Pour nous, ça a été la grande désillusion. Des mariages ont été annulés et des tontines arrêtées. Tous nos projets sont tombés dans l’eau» déclare le délégué du Gic de Ngonwa. Néanmoins, il dit aborder la nouvelle campagne avec espoir d’avoir une meilleure production et surtout de meilleurs prix au bout. Selon lui, si les prix continuent de chuter, les producteurs n’hésiteront pas à réduire les coûts d’entretien et d’utilisation des fongicides. Ceci aura pour conséquence la baisse de la production. Mais on n’en est pas encore là. Le cacao continue de se vendre à un prix acceptable, loin, très loin au-dessus des 150 F et 250 F le kilogramme connus lors des années sombres du cacao. Marie Pauline Voufo
Evolution des prix moyens du cacao (grade 1) au cours des dernières campagnes

CAF = (Coût - Assurance - Fret) : Prix de vente du cacao transporté en Europe FOB = (Free On Board.) : Prix de vente du cacao à bord au départ du navire Prix min = Prix d'achat minimum du cacao aux magasins des exportateurs à Douala Prix max = Prix d'achat maximum du cacao aux magasins des exportateurs à Douala. Source : Système d’information des filières cacao et café au Cameroun (SIF). Un projet de l’Office national du cacao et du café (ONCC).
« La chute des prix ne nous a pas fragilisés »
René Zingui Fouda, cacaoculteur - Lekié « La chute du prix du cacao a touché les producteurs, mais ne les a pas fragilisés. Ils s’en sortent parce qu’ils sont déjà rodés dans la gestion des mouvements des prix. La Fédération des unions de producteurs de cacao de la Lekié dont je suis le coordonnateur a commencé la campagne en septembre 2011 en vendant son cacao à 1200F le kilo. En fin de campagne, lors de notre dernier marché de janvier 2012, nous avons pu vendre à 1000F le kilo. Mais en décembre 2011, nous avons fait trois ventes groupées à 950F le kilo. Je veux décrier ici le comportement des exportateurs qui deviennent de plus en plus vicieux. Ils s’entendent pour ne pas honorer les rendez-vous des jours de marché. Ils font attendre les producteurs et quand ils sentent qu’ils sont fatigués, ils envoient les coxeurs la nuit pour acheter individuellement le cacao.
La conséquence est que le cacao devient non contrôlé et cela ternit la qualité du cacao camerounais. Quand les marchés groupés sont faits dans de bonnes conditions, non seulement on contrôle la qualité du produit, mais la Fédération prélève aussi 100 F au kilo pour assurer l’épargne obligatoire du producteur et l’achat des pesticides à des prix de gros. A l’heure où je vous parle, je connais une organisation de producteurs dans le Mbam et Kim qui a encore près de 100 tonnes de cacao stockées. Les exportateurs ont refusé de leur payer 1025F le kilo qu’ils demandaient. Ils disent attendre que les prix augmentent avant de vendre leur stock. Mais je crois que c’est une pratique dangereuse. Car, le cacao ne peut être conservé trop longtemps. Si le charançon y touche, ils vont perdre toute cette production. Je pense que le salut des producteurs réside dans l’exportation du cacao par les OP. Le gouvernement doit faciliter les procédures d’exportation aux organisations bien structurées qui ont des tonnages consistants.» Propos recueillis par Marie Pauline Voufo
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